La théorie du genre : un faux débat sur fond d’idéologie

Jean HERITIER
Par Jean HERITIER février 3, 2014 21:10

La théorie du genre : un faux débat sur fond d’idéologie

« Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ».

Albert Camus, « Sur une philosophie de l’expression » (1944)

Depuis une dizaine de jours, les Français se déchirent encore sur un nouveau sujet dit «de société» : la théorie du genre. Encore, en effet, car après le mariage pour tous, la procréation médicalement assistée, la quenelle de Dieudonné… tout semble être mis en œuvre aujourd’hui pour cliver davantage le peuple de France dans «une stratégie de la tension», monter les uns contre les autres dans des débats violents et des manifestations toutes aussi brutales. Et dire que François Hollande avait promis l’apaisement. « Moi Président… paix sociale…». Encore une promesse non tenue, hélas….

Peut-il en être autrement, d’ailleurs ? Bien évidemment non puisque le mot genre, ordinairement réservé aux grammairiens, est très mal défini. S’agit-il d’une théorie qui apporte des connaissances nouvelles, ou d’une idéologie qui véhicule, ou plutôt masque, des intérêts particuliers ?

D’un côté, ses partisans veulent voir dans « l’étude de genre » une démarche pertinente de réflexion sur les identités sexuées et sexuelles, répertorier ce qui définit le masculin et le féminin dans différents lieux et à différentes époques, s’interroger sur la manière dont les normes se reproduisent jusqu’au point de paraître naturelles. Autrement dit, derrière le constat navrant d’une inégalité entre les hommes et les femmes (salaire, métier, pouvoir), qu’il faut absolument corriger, ils veulent démontrer que le sexe sociologique de chaque individu est la résultante de choix personnels et d’influences extérieures plutôt que la pure biologie : rien dans la nature, selon eux, ne justifierait que les garçons jouent au ballon et les filles à la poupée… Ce stéréotype inégalitaire serait donc une simple construction sociétale, que l’on pourrait – et devrait – déconstruire.

male-female-equality-1A rebours, les opposants, très actifs médiatiquement, diabolisent ces tentatives dans une réflexion militante en parlant de «théorie du genre», faisant malicieusement une mauvaise traduction de l’expression américaine «gender theory» pour mieux souligner la perversité de la démarche.

Mais ces derniers ont-ils totalement tort ? Pas tout à fait, selon moi, quand on sonde les fonts baptismaux «des études de genres».

Il y a d’abord le très controversé sexologue et psychologue néo-zélandais John Money (1921-2006). Spécialiste, dans les années 60, de l’hermaphrodisme à l’université américaine Johns Hopkins, Money y étudiait les enfants naissant intersexués et s’interrogeait sur le sexe auquel ils pourraient appartenir. Lequel devait primer ? Celui que la nature leur avait mal défini ? Ou Celui dans lequel les parents choisiraient de les éduquer ?

Pour être légitime, cette interrogation allait tragiquement se tatouer sur la vie de Bruce Reimer. A la suite d’une circoncision ratée, en 1966, les organes génitaux de ce petit garçon de 8 mois furent gravement endommagés. Face à la détresse des parents, peu éduqués, John Money leur expliqua alors qu’une solution consistait à lui ôter complètement l’appareil génital masculin et à l’élever comme une fille, sans toutefois jamais lui révéler sa masculinité d’origine. Cerise sur le gâteau, Bruce avait même un jumeau monozygote, Brian, ce qui pouvait laisser espérer montrer, sur des modèles vivants, dans un protocole apparemment expérimental, que le sexe biologique n’était qu’un leurre.

Sa théorie extravagante de « sexe d’élevage » (rearing) pût donc s’exercer. Rebaptisé « Brenda », Bruce fut élevé en fille : robes, poupées, cuisine, usage du féminin, sans compter un lourd traitement hormonal à base d’oestrogènes. Quant à Brian, il resta garçon. Dès l’âge de 6 ans, les jumeaux parurent s’être conformés au rôle sexuel qu’on leur avait attribué, semblant donné définitivement raison à Money : c’était donc bien l’éducation et la société qui faisaient le sexe, et personne à l’époque ne semblât pouvoir le contredire…

La vérité était pourtant autrement plus terrible, révélée en 1998 dans un article du mensuel Rolling Stones. Dès l’âge de 2 ans, «Bruce-Brenda» grandit dans la rébellion et la souffrance, arrachant ses robes, disputant à son frère ses jouets de garçon, ne tolérant plus les « traitements comiques et cruels » que lui infligeait Money. A l’adolescence, sa voix devint plus grave et « elle » se sentit attirée par les filles. L’histoire se termina alors logiquement en tragédie : les jumeaux découvrirent la vérité à 15 ans, les ébranlant définitivement. En 2002, Brian se suicida. Le 5 mai 2004, Bruce fît de même.

SSCet échec horrible aurait normalement dû sonner le glas de cette « gender  theory », mais c’était sans compter avec les féministes post-modernes américaines qui reprirent largement le concept dans les années 70 pour le décontextualiser, le transformer et le ressignifier pour devenir un outil d’analyse critique. Parmi elles, Judith Butler (née en 1956), philosophe et professeure de littérature comparée à Berkeley, égérie des queers. Dans son ouvrage majeur « Gender Trouble », qui la fît connaître au monde entier, son intention est clairement définie : en finir avec « le phallogocentrisme et l’hétérosexualité obligatoire». Autrement dit repenser l’organisation sociale selon… des modèles homosexuels ou transsexuels. « Les études de genre décrivent les normes hétérosexuelles qui pèsent sur nous. Nous les avons reçues par les médias, par les films ou par nos parents, nous les perpétuons à travers nos fantasmes et nos choix de vie…. L’homosexualité serait un principe de contestation et même de subversion d’un ordre social contraignant » (Trouble dans le genre. Féminisme et subversion de l’identité, La Découverte, p. 62).

Tout est dit, et ces rappels historiques – lapidaires – permettent de mieux comprendre l’inquiétude actuelle de nombreux parents d’élèves. Certes, la « théorie du genre » n’est pas encore enseignée à l’école primaire : la ministre des droits de la femme, Najat Vallaud-Belkacem, nous dit même aujourd’hui, avec l’aplomb d’un Jérôme Cahuzac et un savant rétropédalage dont les socialistes ont le secret, que la théorie du genre n’existe pas. C’est pourtant la même qui affirmait dans le Figaro, le 31 août 2011, que «la théorie du genre… a pour vertu d’aborder la question des inadmissibles inégalités persistantes entre les hommes et les femmes ou encore de l’homosexualité et de faire œuvre de pédagogie sur ces sujets ».

La méfiance est donc bien de mise. Derrière le combat louable pour réduire l’inégalité entre les sexes se profile une idéologie qui vise insidieusement à déconstruire la famille traditionnelle et la « norme hétérosexuelle », pour encourager la pluralité de modes d’existence. Derrière le conformisme de genre et l’hétérosexisme se cacherait même une homophobie active.

Et, comme d’habitude, on exige de l’école d’en être le fer de lance. Sinon comment comprendre cette insistance à lutter contre l’homophobie, dès la maternelle, à des enfants qui ne demandent rien ? Quel est le sens de cette bibliographie conseillée dans les établissements scolaires ? «Tango à deux papa, et pourquoi pas ?», «Papa porte une robe», «Jean à deux mamans », « Ma mère est une femme à barbe », «Tous à poil !», « Le petit garçon qui aimait le rose», « Mme Zazie a-t-elle un zizi ?»… Quel est le sens de cet encouragement du Ministère de l’éducation nationale à «ouvrir les portes des établissements scolaires aux associations LGBT <lesbiennes-gays-bi-trans>… pour faire évoluer les mentalités» (rapport Teychenné, juin 2013, p. 30) ?

Quitte à être jugé comme un affreux réactionnaire, je trouve que cette propagande n’a pas sa place à l’école primaire. Avoir un discours sur le droit à la différence et favoriser des attitudes d’ouverture quand le cas se pose, oui ; faire la promotion des sexualités différentes, non. Incombe-t-il aux enseignants, en effet, en marge de missions bien plus fondamentales, de se substituer aux familles pour diffuser une certaine conception de la morale ? C’est, là, vouloir se mêler de la vie des autres, malmener leur liberté de conscience. C’est la définition même du fascisme…

Jean HÉRITIER
Historien

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