La barbarie douce

Jean HERITIER
Par Jean HERITIER février 16, 2017 08:25

La barbarie douce

Entre les acteurs Jacques Gamblin et Philippe Béglia, la rencontre est savoureuse. Au second qui veut se présenter à l’élection présidentielle américaine, le premier, clochard parisien, lui fait cette leçon : « Quand vous étiez jeune, comment vous imaginiez l’an 2000 ? Moi, je voyais ça grandiose, des fringues en téflon, des baraques en inox, des bagnoles sur coussins d’air…. Ben, l’an 2000, c’est pas ça du tout. C’est Calcutta partout… Des types au bout du rouleau qui bouffent la pharmacie pour tenir le coup et qui finissent par se balancer à chaque coin de rue… ».

Cet extrait du film « Tenue correcte exigée »(Philippe Lioret, 1997) est représentatif de la déception dans laquelle nous vivons actuellement. Car, à votre tour, comment imaginiez-vous ce nouveau millénaire ? Sans doute, comme moi, tel un demain plein de promesses, avec des individus émancipés, instruits, créatifs, fraternels…. Bref des humains, en voie de perfectionnement.

La réalité quotidienne est brutale et douloureuse. On vit en pleine tartufferie généralisée. Sans même parler des facteurs aggravants que sont la crise économique, le chômage et les violences, il faut bien admettre que l’époque est à la décadence et à la déshumanisation. Depuis des décennies, on ne cesse de générer des individus vides, sans âme (des Hollow men comme dirait le poète T.S.Elliot), vivant dans un monde sans mémoire, sans histoire, sans frontière et finalement inamical. Ces nouveaux individus ne se veulent plus être les représentants d’une famille, d’une civilisation, d’une institution, mais eux-mêmes, seulement eux, avec un ego surdimensionné et un cerveau « disponible » à la pénétration ultérieure des « valeurs du marché ».

L’amertume est alors immense. On aurait pu croire qu’avec Internet, la culture serait à portée de main, chacun surfant au gré de ses envies pour parfaire ses connaissances et faire de soi un citoyen éclairé. Rien de tout cela, ou si peu : nous ne fabriquons plus aujourd’hui que des êtres prétendument libres et autonomes, mais manquant de curiosité et n’ayant manifestement aucune appétence pour le beau et l’imaginaire, jugés désormais superflus. Certes, personne ne pense encore à fermer les écoles et les théâtres, mais on n’en garde déjà plus que les façades vertueuses. A l’intérieur, c’est une savante entreprise de démolition. Graffitis et tags sont élevés au rang d’œuvres d’art. Molière et Racine à égalité avec des rappeurs et des slameurs. Mozart et Verdi abâtardis dans des mises en scène déconcertantes et pleines de contresens… L’excuse suprême, psalmodiée sans répit comme un mantra, est qu’il faut bien « rafraichir » les auteurs anciens pour les mettre à la portée à tous, quitte à les affadir, et, pour ce faire, on n’hésite pas à donner le monopole de la parole à ceux qui sont tenu pour savants sans avoir jamais étudié, experts sans s’être abimé les yeux à la bougie de l’étude. Aux usurpateurs et autres éducocastreurs…

Ces dépoussiérages, aussi ingrats que violents, élevés même au rang d’esthétique, ressemblent à des enterrements, à la mort irréversible de la mémoire et du respect du passé. Nous faisons finalement des héritiers sans testament ni enracinement, pourtant « le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine » (Simone Weil). Nous jetons actuellement nos enfants dans le monde sans les accompagner, sans les contraindre, avec pour seul viatique le vieux leitmotiv soixante-huitard, «vivre sans temps mort et jouir sans entraves »… A défaut de leur transmettre des savoirs dans le silence de l’étude, et de faire d’eux des êtres « ouverts à la responsabilité » (Vaclav Havel), nous leur apprenons au mieux des compétences (code de la route, tri sélectif, risques du tabagisme…).

Le dégât de cette conspiration est mesurable chaque jour dans nos écoles. Le sémiologue Umberto Eco notait que tous les textes scolaires nazis ou fascistes se fondaient naguère sur un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire afin de limiter les instruments de raisonnement complexe et critique. Comparaison déplaisante, mais toujours d’actualité, hélas : sans étudier vraiment notre patrimoine, nos enfants ne savent plus parler leur langue maternelle, en savent plus sur la calligraphie arabe que sur Montaigne, s’intéresse davantage aux objets éphémères (téléphone portable) qu’aux fondements solides de notre culture occidentale. Quel vrai éducateur n’a pas ressenti ce grand moment de solitude, pour ne pas dire de honte, quand il doit lire à ses élèves la lettre de Guy Môquet  (lecture normalement obligatoire chaque 22 novembre), pleine de mots profonds et poignants écrits par un gamin de 17 ans, résistant fusillé par les Allemands en 1941, et qui laissent les nôtres totalement insensibles parce qu’ils ne comprennent même plus le sens de ce qu’ils entendent… ?

On ne peut pas vraiment en vouloir à ces gosses. Ils ne sont que le fruit de notre société creuse. Par la faute collective, au nom du multiculturalisme, de ne pas vouloir leur inculquer l’héritage des siècles, de leur donner à voir leurs véritables racines, on ne cesse de les incarcérer dans la geôle de l’ici et du maintenant, de les maintenir dans une enfance que rien ne doit absolument troubler. Enfant, c’est celui qui ne parle pas au sens latin du terme (infans). Enfant perpétualisé, c’est celui qui ne réfléchira jamais, qui restera mouton et que l’on gavera à coup de sit-com et de biens consommables, dociles à toutes les sollicitations.

Pour nommer cette dynamique délétère, le sociologue Jean-Pierre Le Goff parle de barbarie douce. L’expression est parfaite. Douce, parce que le pointillisme quotidien de l’abêtissement est toujours indolore, voire jouissif. Mais barbarie dans la mesure où le résultat est de fabriquer un homme incomplet, exposé sans défense à ses semblables et au monde comme il va, réduit à être un consommateur ou un touriste d’une existence présentée comme un progrès.

Connaître son histoire, disait l’historien Pierre Nora, c’est savoir ce que « le passé permet et ne permet pas ». Sans respect de notre passé, la cause est presque déjà entendue : notre civilisation et ses valeurs sont en danger de mort, et les attentats terroristes nous le rappellent cruellement. Il nous appartient d’œuvrer pour sa sauvegarde.

Jean HÉRITIER, historien et philosophe

 

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